Name: Lena B
Gender: femme
Country of residence: France
Writing language: French
Read story below!
J’ai 8 ans et mon père me fait jouer la comédie devant la famille après le repas de Shabbat.
J’ai 10 ans et ma mère m’inscrit au Talmud Torah.
J’ai 12 ans et je fais ma Bat Mitsva.
J’ai 14 ans et je me pose des questions sur l’existence de Dieu.
J’ai 16 ans et je tombe amoureuse d’un garçon qui n’est pas juif.
Bonjour, je m’appelle Lena, j’ai 18 ans et on m’a demandé d’écrire ma biographie en tant que jeune femme juive.
A vrai dire je ne savais pas par où commencer, à 18 ans, on ne réfléchit pas tellement à sa biographie.
Mais en laissant passer les heures, je me suis rendue compte que c’était ce terme de « jeune femme juive » qui expliquait la feuille blanche sur l’ordinateur.
Je me demandais si le fil conducteur entre ma vie et ma judaïcité était assez riche, à 18 ans, pour y écrire une biographie ?
J’ai eu la réponse à ma question. Mais avant, j’ai dû repartir de zéro.
Je suis née et j’ai grandi à Marseille, dans une famille juive traditionaliste.
Mon père, ma mère, mes deux grands frères et moi. Nous sommes donc 5.
Ma mère me fait écouter les meilleures musiques d’Amy Winehouse et d’Alicia Keys et mon père me fait voir des milliers de films.
Je grandis avec les Bar Mitsva, la pomme dans le miel, manger le pain de la cantine sans faire exprès à Pessah, la famille en Israël, les camps d’été à l’Habonim Dror et les regards pendant les cours sur la 2nd guerre mondiale.
Je grandis surtout sans me poser trop de questions sur ma religion.
Jusqu’au jour où j’ai eu besoin de m’en poser. Parce que j’ai eu ma première remarque antisémite. Parce que mon premier copain non juif laisse des parents mécontents. Parce qu’on me demande si je crois en Dieu. Parce que je deviens une jeune femme juive.
Et puis parce que, mon père décède le 25 décembre 2021.
Aujourd’hui, 2 ans et demi après, j’ai eu le temps de commencer mon deuil, de finir le lycée, de tomber éperdument amoureuse, de rentrer en étude supérieur, de vivre le 7 octobre.
Mais pendant ces 2 ans et demi je n’ai jamais pris le temps de me penser réellement juive. Car je suis remplie de contradictions. Car il y a des moments où je me demande si une vie sans religion n’aurait pas été meilleure.
Et je l’ai toujours senti comme un échec.
Sûrement envers les juifs, certainement envers la petite Lena de 8 ans.
Alors quand je peux, je m’arrête et je lève les yeux pour regarder en l’air. Pour voir quoi ?
Je ne sais pas.
Peut-être le ciel, peut-être mon père, peut-être un rêve.
Un rêve où le 7 octobre n’existe pas.
Un rêve où je ne romps pas avec ce garçon car il n’est pas juif.
Un rêve où on passe un dernier Shabbat à 5.
Un rêve où je peux écrire cette biographie.
Mais alors, comment vous expliquez que ce n’est qu’au brouillon de celle-ci, que j’ai compris que tout était lié.
Que j’ai compris que ce n’est pas que je n’ai pas pris le temps de me penser réellement juive mais que j’ai eu peur. Que j’ai préféré me déguiser, continuer à jouer la comédie comme la petite Lena de 8 ans.
Mais peur de quoi ? Me diriez-vous. De ne pas être une juive « comme on me le demande ».
Aujourd’hui je suis prête à jouer vrai, à ne plus être l’actrice de ma vie, à enlever la main de la marionnette. Car dire que mon identité juive n’est pas un des fils rouges de ma vie serait me mentir trop longtemps.
J’accepte d’être une juive à ma façon. À la façon de mon éducation.
Et aujourd’hui je trouve ça plutôt beau.
Aujourd’hui j’accepte le double tranchant en repartant de zéro.
Alors, je lève une dernière fois la tête en l’air, pour y voir peut-être le ciel, peut être mon père ou peut être un rêve, je ne sais toujours pas.
Et je me présente enfin correctement face à vous.
Bonjour, je m’appelle Lena et je suis fière d’être juive.
Je dédie cette biographie à mon père
et à tout ceux qui ont oublié de regarder en l’air.
Ton histoire pourrait être la prochaine !